
Lectures : Romains 5,6-11 ; Luc 13, 31-35
1. Le conflit
« Ils disent : « Paix, paix ! », et il n’y point de paix.» Ces paroles du prophète Jérémie collent à l’actualité, on les dirait prononcées à notre intention : nous vivons dans un monde en guerre, ces guerres étant fomentées par des puissances qui prétendent « pacifier » et qui n’ont que le mot « paix » à la bouche ! Mais il n’y a pas de paix, il y a des destructions et des massacres.%
Le conflit a également enserré la vie et la mission de Jésus depuis son début, pour croître en intensité jusqu’à la fin.
« Va-t’en, pars d’ici, car Hérode veut te faire mourir » disent des Pharisiens à Jésus. Sa vie est en danger. Il y a toute une dynastie de rois portant le nom d’Hérode. On se souvient surtout d’Hérode le Grand, tyran sanguinaire qui, avant la naissance de Jésus, avait éliminé un grand nombre de concurrents potentiels, dont sa femme Mariamne et trois de ses propres fils, sans compter bien d’autres personnes. Mais dans l’épisode que nous lisons, il est question d’Hérode Antipas, un autre fils, plus doux, qui s’était contenté de faire décapiter Jean-Baptiste…
2. Un Jésus déterminé
Cependant le danger ne fait pas vaciller Jésus, qui répond : « Allez dire à ce renard : Voici, je chasse les démons et j’accomplis des guérisons aujourd’hui et demain, et le troisième jour, c’en est fini !» Jésus ne voit pas son adversaire, Hérode Antipas, tel un lion rugissant, mais comme un animal plus faible, quoique rusé, un renard. Et il proclame sa détermination : il ne s’arrêtera pas. Il poursuivra sa mission de guérison des âmes et des corps jusqu’à l’inéluctable. Aujourd’hui, demain et jusqu’au troisième jour. Dans la Bible, on rencontre fréquemment le cycle des 3 jours : c’est un laps de temps symbolique qui marque un destin. Il représente l’action d’un prophète, d’un croyant, dans laquelle Dieu est lui-même engagé. Nous connaissons les trois jours qui mènent de Vendredi-Saint à Pâques, mais ici, il s’agit de trois jours qui mènent à la Croix. Trois jours avant que cela soit fini, ou si l’on suit plus étroitement le texte grec, trois jours avant que je sois fini, ou bien que je sois accompli. Trois jours pendant lesquels Jésus continuera de marcher, car dit-il, « il n’est pas possible qu’un prophète périsse hors de Jérusalem.»
Cette période de Carême que nous sommes en train de vivre nous donne l’occasion de méditer sur ce chemin capital que Jésus a accompli jusqu’à Jérusalem. Il était parfaitement conscient du conflit qui l’opposait à l’élite religieuse et politique. Il pouvait envisager les risques qu’il y avait à poursuivre sa route. Mais il s’en était complètement remis à Dieu, il était en mission.
La foi consiste effectivement à se donner, à Dieu et aux hommes, dans l’ouverture à ce qui vient, sans vouloir poser, de soi-même, une limite. Si Jésus n’était pas allé jusqu’à son terme, il y a des chances qu’on ne parle plus de lui, ni de christianisme. Méditer sur le Carême, c’est aussi nous considérer nous-mêmes comme étant en marche. Je ne pense pas aux innombrables déplacements des gens d’aujourd’hui, qui font des randonnées, qui courent chronomètre en main, qui prennent la voiture ou l’avion. Ils suivent, la plupart d’entre eux, des trajets balisés, vont parfois très loin, mais reviennent généralement à la maison. Je veux plutôt évoquer notre cheminement vers une « Jérusalem » que nous ne connaissons pas. C’est avec un savoir limité, constamment remis en question, dans l’incertitude, que nous marchons chaque jour. Nous allons selon nos convictions, avec ce que nous avons reçu dans la foi, mais sans connaître la fin. Nous marchons dans l’espérance.
3. L’échec de Jésus.
Puis Jésus s’écrie : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble sa couvée sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu. Eh bien, elle va être abandonnée, votre Maison. » Cette parole est à la fois une plainte et une contestation : elle rappelle l’affrontement dans lequel Jésus est impliqué. Elle exprime aussi le pressentiment de l’échec de sa mission. L’image de la poule qui rassemble sa couvée dans un but de protection est inattendue et touchante ; elle donne à l’action du Christ, de même qu’à celle de Dieu, un caractère féminin : il n’est pas question de dominer, mais de protéger et de prendre soin, face à un danger. Le but est de resserrer le lien des gens avec Dieu, de leur apprendre à vivre de la foi, dans la joie, plutôt que de rester dans la peur de contrevenir à la loi et de subir la colère de Dieu. Car une menace plane sur Jérusalem : sa destruction, avec celle du Temple. Et le danger, c’est la dispersion des habitants, loin de la Maison, le Temple, c’est-à-dire loin de la présence et de la communion de Dieu.
La mission de Jésus a-t-elle vraiment été un échec ? Oui, sans doute, et la Croix en est le douloureux symbole. Mais un échec qui a porté du fruit. Un échec qui s’est retourné en son contraire, en quelque sorte, et qui a fait sortir la vie de la mort. L’apôtre Paul ne cesse de parler de ce retournement qui, au lieu de sceller la rupture entre Dieu et les hommes, instaure la réconciliation. Qui fait de la condamnation de Jésus une rédemption, de sa crucifixion, un salut. Sa disparition ouvre un temps nouveau et annonce une rencontre d’un ordre différent : « Je vous le dis, vous ne me verrez plus jusqu’à ce que vienne le temps où vous direz « Béni soit, au nom du Seigneur, Celui qui vient. »
4. Mort pour nous
J’ai commencé par évoquer l’absence de paix, le conflit, l’opposition, la guerre. C’est la réalité de notre monde, c’est notre réalité. Mais ce n’est pas la réalité totale. Car, comme l’écrit Paul, « Christ est mort pour nous. » Ce pour nous a introduit dans notre monde une force qui contredit la guerre, la haine et leurs cruautés. Ce n’est pas seulement une nouvelle possibilité, une heureuse éventualité ; c’est une réalité, telle celle de l’amour de Dieu, écrit Paul, sur laquelle nous pouvons nous fonder, une ressource dont nous disposons. Luther écrivait : « A quoi sert-il de confesser que Christ est Dieu et homme si tu ne crois pas aussi qu’il est devenu et à fait cela pour toi ? »
Sans doute, sommes-nous toujours pris dans le filet d’innombrables tiraillements et disputes, qui nous démontrent la difficulté, et trop souvent l’impossibilité de la communication entre les humains. Mais le « pour nous » de Jésus ajoute quelque chose : il nous révèle, qu’en dépit même de ces difficultés, existe toujours la possibilité d’une relation, si faible soit-elle, avec tous les hommes et les femmes de cette terre et même nos adversaires ! Le « pour nous » du Christ nous invite à prendre conscience de cette relation, à la nourrir, à l’enrichir, pour qu’elle s’intensifie et par toutes sorte de liens renforce la communion sans laquelle nous ne pouvons pas subsister. De façon plus active, nous sommes invités à poursuivre notre route en prenant soin des âmes et des corps, comme Jésus, en sorte que notre marche devienne mission.
Que Dieu nous donne de recevoir et de faire fructifier ce « pour nous » qui est au cœur de la Passion du Christ.
Donné à Cossonay le 22 mars 2026
René Blanchet