NOTRE IDENTITÉ : PAROLE À ACCUEILLIR ET À TENIR

Lectures : Es. 54, 8-11; Rom 8, 14-17; Luc 9, 46-50

1. Une pièce de collection ?

Une pierre, deux maisons, trois ruines, quatre fossoyeurs, un jardin, des fleurs, un raton laveur, une douzaine d’huîtres, un citron, un pain, un rayon de soleil, une lame de fond, six musiciens, une porte avec son paillasson, un monsieur décoré de la légion d’honneur, un autre raton laveur…» C’est le début de « L’inventaire », le célèbre poème de Jacques Prévert. Une collection que n’aimeraient pas les collectionneurs, car trop hétéroclite. Les collectionneurs aiment les ensembles mieux définis : une collection de timbres-poste, de montres, de coléoptères, de coquillages… Moi, qui n’ai pas l’esprit collectionneur, j’ai longtemps cru que les collectionneurs ne s’intéressaient qu’à la généralité d’une classe d’objets et au nombre record de pièces qu’ils pouvaient réunir. Mais, c’est faux. Les collectionneurs sont aussi des passionnés du détail, des particularités de chaque objet, des petites différences qui séparent les uns des autres. J’ai révisé mon jugement sur les collectionneurs : ils ne suivent pas uniquement Aristote, le philosophe grec, qui écrivait qu’il n’y a de science que du général. Non, ils savent admirer les qualités particulières des choses. En cela, ils sont des amoureux du monde, car le monde est rempli de particularités et c’est cela seul qui le rend intéressant, passionnant. A cet égard, je dirai donc que Dieu est le plus grand collectionneur : non seulement il possède des milliards d’étoiles, de plantes, d’animaux et d’hommes, tous réunis dans son univers, mais il aime chacun de ces êtres pour lui-même. En particulier, il nous aime chacun pour nous-même ! Car, on ne peut aimer qu’un être particulier. C’est là une des choses que le baptême de Noah voulait exprimer.

2. Recevoir un nom

Tout comme nous, il a reçu un nom pour le distinguer dans la collection des humains. En effet, notre nom veut signifier que nous sommes uniques, que nous avons une identité propre. Le prénom que nous avons reçu impose le respect : nous ne sommes pas une simple masse biologique à conditionner; mais, chacun, un mystère, un appel insaisissable, à respecter. Tandis que si nous parlons de quelqu’un en l’appelant « Machin » ou « Chose », c’est pour le mépriser évidemment

Cependant, nous nous en apercevons rapidement, porter un nom propre ne suffit pas à nous rassurer concernant notre identité. Nous nous demandons parfois : « Mais qui suis-je donc ? Qu’ai-je à faire dans ce monde ? Où est-ce que je vais ? » Nous sommes étreints par le sentiment d’être étrangers à ce monde, à cette vie, comme le célèbre personnage de Camus, comme les existentialistes exprimant le destin de l’homme comme étant jeté-là, sur une terre hostile, libre, mais pour rien… Les problèmes psychiques ont considérablement augmenté dans la population, on le sait. Notre monde est devenu très compliqué, déchiré, une multiplicité désarticulée, qui met à mal notre identité.

C’est pourquoi, depuis toujours, les humains cherchent à renforcer leur identité par la mise en évidence de leur appartenance à un groupe. On se sent plus fort, mieux protégé, quand on fait partie d’une famille puissante, d’un clan influent, d’une corporation nombreuse. Le plus, c’est de faire partie de la noblesse, ou de la jet society ou d’un club, sinon de la bourgeoisie du lieu. Beaucoup rêvent avec envie devant les pages people des journaux ou sur les magazines « sang bleu » qui présentent les parures et les galipettes des princes et des princesses.

3. Le baptême, promesse d’être

Porter un nom, appartenir à un groupe, nous le voyons bien, ne suffit pas à assurer notre besoin d’identité intérieure et profonde. Nous avons besoin d’être reconnus par quelqu’un. C’est-à-dire accueillis personnellement par un autre. Il me parle favorablement, il me fait exister devant lui, et moi je peux aussi lui parler en retour. Ainsi avons-nous été construits comme personne quand nous avons eu la chance d’être accueillis par nos parents, par notre conjoint, ou par un ami, une amie, un maître, un collègue de travail. Et nous savons que les personnes, jeunes ou âgées, qui ont manqué de cette reconnaissance dans leur vie, ont de la peine avec leur identité propre. La grandeur du disciple, dit Jésus dans l’évangile, c’est de recevoir un enfant en son nom. Dans cet enfant, le disciple reçoit le Christ lui-même. Cette reconnaissance qui permet à l’autre d’être lui-même est l’acte le plus grand.

Or, la bonne nouvelle de l’Évangile consiste précisément dans le don de la totale reconnaissance que nous recevons de Dieu en Jésus-Christ. Nous recevons ici notre identité fondamentale. L’apôtre Paul appelle cela la justification. C’est une guérison, un rétablissement de notre être qui vient simplement du fait que Dieu se place devant nous et nous donne sa parole. Une parole qui s’est manifestée en action par le ministère de Jésus. Mais c’est bien une parole que je reçois, qui enlève mes obstacles intérieurs, mes fautes, qui me réconcilie avec moi-même, et me fait vivre de la vie nouvelle de l’Esprit. Le baptême est le signe visible du don de la justification, du don de cette nouvelle identité profonde : dans les temps passés, on donnait alors à l’enfant ou à l’adulte un nouveau prénom pour marquer ce changement. Mais l’important est de pouvoir accueillir ce don gratuit dans la foi. Je deviens alors véritablement fils ou fille du Père, celui ou celle qui entre en dialogue avec lui et peut lui répondre.

4. Une parole donnée et à tenir

Finalement, l’Évangile nous apprend que c’est une parole donnée qui fonde véritablement notre identité. Une parole donnée, donc une promesse, que Dieu seul peut donner. Elle est aussi rappelée dans l’acte du baptême. Cette promesse nous légitime à être et à faire. La parole de Dieu qui nous choisit et qui nous aime nous légitime à être des hommes véritables. Promesse, parole donnée, du côté de Dieu, parole tenue de notre côté. J’emprunte à Paul Ricoeur, le philosophe protestant décédé récemment, l’idée de la parole tenue comme étant ce qui qualifie au plus profond la continuité de notre identité. Au cours de notre vie, nous avons en effet l’occasion de changer beaucoup : de visage, d’apparence, mais aussi d’idées. Nous avons fait des erreurs et essayé d’en tirer des leçons; il y a eu des brisures sur nos chemins, des retours en arrière. Comment, alors, notre identité n’est-elle pas touchée, comment arrive-t-on à nous reconnaître, comment nous reconnaissons-nous nous-mêmes ? Au plus profond, à cause de cette parole tenue, que Dieu nous a fait tenir, à travers tous ces événements. Parce que sa promesse a germé en nous et nous a construits, nous a donné une raison de vivre.

Une parole tenue. En tant que chrétiens nous savons bien que cette parole tenue ne doit pas être tue. Nous sommes porteurs de parole. Nous avons à répercuter la promesse reçue, en témoins, en prophètes. Résistons donc à l’idée que nous serions sans importance, un élément anonyme dans une collection. De même que nous avons été accueillis dans cette parole, nous avons à accueillir. De même que nous avons reçu une identité qui nous permet de vivre, nous avons pour responsabilité d’être pour chacun de ceux que nous rencontrons cet autre qui le reconnaît profondément. Créateurs d’identité, nous aussi !

Donné à La Sarraz le 27 août 2006