NOUS SOMMES TOUS DES MIGRANTS

NOUS SOMMES TOUS DES MIGRANTS…

Lectures : Deutéronome 10, 14-19 ; Luc 11-20a ; Matthieu 2,13-15

1. La tentative de Helvètes

« Post ejus mortem, nihilo minus Helvetii id quod constituerant facere conantur, ut e finibus suis exeant. » Est-ce que je vous plonge dans Astérix ? Presque, puisqu’il s’agit d’une phrase de la Guerre des Gaules, de Jules César. Le début de son livre est consacré aux Helvètes, qu’il a battus à Bibracte, dans les environs d’Autun, en France, en l’an 58 av. JC. Il relate cette décision extraordinaire, incroyable, des Helvètes de quitter leur pays. Pourquoi ce peuple, que nous considérons comme nos ancêtres, a-t-il voulu quitter son territoire, qui couvrait toute la Suisse ? Jules César allègue différentes raisons : le fait qu’à l’est, il y a des escarmouches quotidiennes avec des tribus germaines qui essaient de passer le Rhin. Jules précise que ces batailles continuelles ont fait des Helvètes des guerriers redoutables. Mais il donne d’autres raisons : le fait que les Helvètes se sentent à l’étroit entre leurs montagnes – bien qu’ils ne dépassent 300’000 âmes ; l’ambition et la cupidité des chefs, dont un nommé Orgétorix (Orcitirix), qui s’allie avec des tribus voisines du territoire gaulois, en vue de prendre le pouvoir de toute la Gaule. Ce que César ne dit pas, c’est qu’il se pourrait que cette coalition ait aussi eu pour but d’empêcher les Romains de s’accaparer la Gaule ! Finalement, l’inouï se produit : les Helvètes brûlent leurs maisons, les surplus de leurs récoltes, pour tourner définitivement la page, et se mettent en branle, avec comme visée de s’établir du côté de Bordeaux. Cependant, au lieu d’arrêter les Romains, ils ont donné à César le prétexte qu’il cherchait pour intervenir en Gaule.

Cette histoire nous paraît incroyable, à nous qui sommes si bien établis en Suisse et qui regardons avec étonnement et méfiance tous ces gens qui bougent, qui veulent entrer ou sortir. Nous sommes attachés au pays, et nous pensons qu’il existe une sorte de contrat entre un peuple et la terre qu’il occupe. C’est que nous avons la mémoire courte et que nous feignons d’ignorer que l’Europe est faite d’un pullulement de peuples qui se sont succédés et copieusement mélangés : les Ligures, les Ibères, les Celtes, les Germains, les Asiates, les Slaves. Cette réalité montre que pour les peuples, la survie a toujours été plus forte que l’attachement à une terre, et que l’on a toujours désiré en trouver une meilleure.

2. Émigrés et immigrés

Il y a aujourd’hui des dizaines de millions de personnes déplacées dans le monde. Le motif principal de ce fait vient de la guerre, des conflits tribaux, et du chaos social que cela provoque ; puis viennent les catastrophes climatiques. La plupart de ces personnes vivent dans des camps, en bordure de leur pays d’origine. Sans ressources, elles deviennent des personnes assistées, nourries par l’ONU et soignées par les ONG. Elles perdent leurs droits ; leur statut provisoire, malheureusement, dure souvent longtemps, et a des conséquences psychologiques très négatives pour elles. La réponse à donner est d’aider ces gens sur place et de leur redonner un avenir, mais cet avenir dépend essentiellement du contexte politique : il est souvent si défavorable que l’aide fournie ne peut aller au-delà du maintien en vie dans les camps.

A côté de ces personnes parquées, passives, il y a les débrouillards. Ce sont les personnes qui arrivent chez nous comme requérants et qui finissent souvent comme clandestins, sans-papiers. C’est une minorité qui fait preuve de volonté, pour vaincre les obstacles, une minorité intelligente, souvent cultivée, instruite, avec une formation professionnelle ; mais qui nous fait peur, à cause de la couleur de leur peau, de leur culture et de leurs habitudes différentes. Et qui posent les problèmes d’intégration que nous connaissons ; il faut dire que ces problèmes d’intégration sont d’autant plus compliqués que la législation essaie de faire barrage à l’immigration et de maintenir les immigrés à l’écart. Deux vérités ressortent de tout cela : l’une, c’est qu’il y a toujours eu, partout, des réfugiés et qu’il y en aura encore ; l’autre, c’est que les réfugiés ne viennent pas dans le but de nous envahir. Ils sont en position de faiblesse et viennent avec l’espoir de pouvoir travailler et collaborer dans le cadre de notre société.

3. Aimer l’étranger !

La Bible offre de nombreux exemples de situations d’immigration et de refuge, Abraham, Moïse… Dans le cas de la fuite de Joseph, de Marie et de l’enfant Jésus en Égypte, c’est la dictature d’Hérode qui est la cause. Elle fait des membres de la famille sainte des réfugiés politiques par excellence, ceux qu’on qualifierait aujourd’hui de « vrais » requérants. Et ils sont aussi de vrais réfugiés, puisque, dès que le danger est passé, ils regagnent leur pays. Ils n’ont été réfugiés que pour un temps limité.

Dans la parabole du fils perdu que Jésus a racontée, le cadet quitte la maison parce qu’il ne s’y sentait pas bien ; peut-être n’arrive-t-il pas à s’intégrer au système de vie organisé par son père et son frère aîné, au rythme du travail ? Est-il le petit qu’on ne laisse pas grandir ? Il ne se sent pas à sa place, donc il veut déménager. Il émigre dans un pays lointain. Au début, c’est l’euphorie, le cours du change lui est sans doute favorable, il fait continuellement la fête. Mais cela prouve qu’il n’arrive pas à s’intégrer valablement ; il vit en marge, et cela vient probablement d’abord de lui, et non des gens du pays : son attitude est irresponsable, infantile. Il ne tarde pas à plonger dans la misère et à devoir accepter un travail humiliant, où on l’exploite. Son immigration est un échec. Il a alors un sursaut de lucidité et de conscience. Et il ose revenir à la maison paternelle, en apportant sa honte. Nous connaissons la suite de la parabole : son père le reçoit magnifiquement, en pardonnant, et avec amour. Mais nous savons aussi qu’il existe aujourd’hui bien des immigrés qui ont échoué et qui n’osent plus rentrer chez eux, parce que cet échec ne serait pas compris par leur entourage.

Le livre du Deutéronome, d’une manière particulière, exige que l’on accueille bien l’étranger, celui qui vient d’ailleurs : « Vous donc aussi, aimez les étrangers qui sont parmi vous ; rappelez-vous que vous étiez des étrangers en Égypte. » Mais, le livre va plus loin encore, en précisant que cet amour exigé et cette solidarité sont la conséquence de la position qu’adopte Dieu lui-même : « Il prend la défense des orphelins et des veuves, et il manifeste son amour pour les étrangers installés chez vous, en leur donnant de la nourriture et des vêtements. » J’ai vérifié dans le texte hébreu : c’est bien le verbe aimer qui a été utilisé pour exprimer l’attitude requise à l’égard des gens venus d’ailleurs. C’est un verbe fort, celui qui est utilisé dans le commandement de l’amour du prochain comme soi-même. Le texte dit expressément que cet amour se concrétise par l’action de donner de la nourriture et des vêtements : ce qui justifie pleinement l’assistance qu’octroient l’État et les Églises aux réfugiés. Mais, cette délégation est insuffisante, car il y va de l’attitude de chacun des membres de la communauté. Un texte comme celui-ci justifie aussi qu’on fasse vraiment la différence entre réfugiés et délinquants, qu’on ne les mette pas dans le même panier, qu’on ne prenne pas les uns pour les autres !

4. Nous sommes des étrangers

Le livre du Deutéronome donne une raison « historique » à son exigence à l’égard des étrangers :«aimez… parce que vous avez été étrangers », rappelle-t-il aux Israélites. A première vue, cette raison ne semble pas nous concerner, et pourtant les apôtres Jean, Paul et la lettre aux Hébreux affirment que les chrétiens sont également, de quelque manière, des étrangers sur terre, leur vraie cité étant auprès de Dieu. Ce qui signifie que la terre n’est pas un absolu, que le pays n’est pas un absolu. Étrangers, parce que citoyens des cieux, nous nous sentirons plus proches des étrangers, partageant une citoyenneté plus profonde, auprès de Dieu. Et nous pourrons mieux leur assurer un refuge.

Cependant, il est trop court de penser la chose au plan local. La question des réfugiés est planétaire, et c’est sur ce plan qu’il s’agit de trouver des solutions. Il n’empêche : que ce soit sur le plan local ou international, seuls agissent et agiront ceux qui aiment les étrangers, parce qu’ils se sentent eux-mêmes étrangers, parce qu’ils cherchent une autre cité, parce qu’ils sont concitoyens au regard de la foi.

Donné le 22.06.2008 à Éclépens
René Blanchet