LA PAROLE DE DIEU SE RÉALISERA TOUJOURS

Lectures : Jean 8, 31-32 ; 1 Rois 13, 1-10; 11-25; 26-32

1. Sur une Parole du Seigneur…

Ce premier épisode du livre des Rois (13, 1-10) nous raconte donc l’arrivée d’un « homme de Dieu », – c’est une expression qu’on trouve quelquefois dans l’Ancien Testament -, à Béthel, auprès du roi Jéroboam, qui était en train d’offrir des sacrifices sur un autel. Cet homme de Dieu prophétise la destruction de cet autel par le roi Josias, qui, bien des siècles plus tard, viendra de Jérusalem et procédera à une purification cultuelle, une réforme religieuse violente. Cet épisode est typique de la manière dont on se représentait, avant Jésus-Christ, l’action de la Parole de Dieu.

L’homme de Dieu a reçu cette parole à travers une vision ou un songe comme on reçoit un objet ; et il arrive auprès de Jéroboam avec cette parole comme avec un bagage en bandoulière. Ainsi parle le Seigneur, crie-t-il : il la restitue en un bloc, comme un poids dont il se décharge. Et Jéroboam la reçoit aussi comme un pavé objectif : un oracle. Cet oracle est menaçant et puissant en soi. Il s’accompagne de signes qui montrent combien il est fort et efficace, qu’il faut le prendre au sérieux. Cette manière très objective de comprendre la Parole signifiait aussi que l’on considérait Dieu comme un interlocuteur direct, comme une personne qui se présentait dans une proximité quasi immédiate. Sa parole était donc prioritaire, perturbatrice, menaçante, et il était impossible de n’en pas tenir compte. A cause de son caractère objectif, il était facile de l’utiliser comme un moyen de contrainte, et même de façon violente, comme une arme, ce dont l’histoire se souvient abondamment.


Jéroboam, cependant, en essayant d’inviter chez lui l’homme de Dieu, a l’intention d’atténuer le pouvoir de cette parole, de la délayer. Mais l’homme se montre incorruptible : son refus de boire et de manger quoi que ce soit n’est pas de l’ascétisme, mais un moyen de laisser à sa prophétie l’exclusivité qui lui est due.

Il fallait que j’insiste sur l’objectivité de cette parole pour mettre en contraste la position toute différente dont nous voyons les choses. Nous n’avons plus ni visions ni rêves auxquels nous accorderions un crédit pareil; Dieu ne nous parle plus directement, mais il est enrobé d’un grand silence. Nous déchiffrons péniblement la Parole de Dieu en interprétant les textes de la Bible, qui nous paraissent de plus en plus étranges et lointains. Et pour nous, il n’y a pas de parole divine qui ne soit d’abord humaine, parole divine et parole humaine étant inextricablement mêlées. Raison pour laquelle, au lieu d’être fort, notre message paraît si faible aux yeux de nos contemporains. D’ailleurs, c’est le Christ Jésus qui est pour nous Parole, c’est tout ce qu’il a été, ce qu’il a fait et dit en tant qu’homme, qui est devenu pour nous le critère selon lequel nous reconnaissons une parole comme venant de Dieu.

Mais si, comme je viens de le dire, Dieu fait silence, y a-t-il vraiment encore une Parole pour nous ? J’ose une comparaison : quand la pluie torrentielle de l’été et le vacarme de ses grosses gouttes sur les vitres et sur la route ont cessé, nous assistons au phénomène de l’évaporation qui prend le relais : la vapeur monte vers le ciel, invisible, mais dense. Le silence de Dieu n’est pas inactif : comme l’atmosphère, il aspire en quelque sorte le désir des hommes, il fait monter leurs prières, il donne de la hauteur aux pensées de la terre et les transmute en paraboles du Royaume, à l’image de celles de Jésus. Dieu continue de nous parler, mais comme en creux, suscitant notre réponse subjective à la place de la Parole objective.

Pour terminer avec cet premier épisode, j’aimerais souligner un détail important : l’homme de Dieu, ainsi qu’il en a reçu l’ordre, s’en retourne par un autre chemin. Pourquoi un autre chemin, qui ne peut sans doute que le retarder ? Est-ce une question de sécurité ? Je ne crois pas. La raison est symbolique : un porteur de la parole de Dieu qui rentrerait chez lui comme il est venu, cela ferait très bourgeois : ce retour, exact inverse de l’aller, effacerait en quelque sorte sa mission. La Parole de Dieu nous mène en avant, et pas en arrière. La Parole que l’homme de Dieu a laissée derrière lui n’est pas morte, elle continue d’agir. Elle est toujours nouvelle.

Deuxième épisode (1 Rois 13, 11-25)

2. Parole contre Parole

Un nouveau personnage est apparu, un vieux prophète à la retraite, dirait-on, entouré de ses fils. Il est difficile de cerner ses intentions, quand, entendant parler de son confrère par ses fils, il se lance à sa poursuite. Veut-il en savoir plus sur le message que celui-ci a délivré ? Ou est-il chargé de le tenter, de le mettre à l’épreuve ? Toujours est-il que l’ayant rattrapé, il l’invite à son tour casser la croûte dans sa maison. Si l’homme de Dieu, le judéen, cède, c’est parce que l’ancien prophète prétend lui parler au nom de Dieu… et c’est un mensonge, précise le texte. Il est d’autant plus étrange qu’après avoir accueilli son confrère à sa table, le vieux prophète lui lance un oracle de condamnation, qui se réalisera peu après de tragique manière. A noter, la retenue étonnante du lion, qui respecte la dépouille de l’homme de Dieu, comportement très symbolique, comme s’il veillait sur lui.

Que dire de cette Parole de Dieu qui s’oppose à la Parole de Dieu ? Pour l’Ancien Testament, l’opposition entre vraie et fausse prophétie était absolue : l’une excluait l’autre, il n’y avait pas de milieu. Quant à nous, aujourd’hui, instruits par la critique historique, nous savons que tant le Nouveau Testament que l’Ancien contiennent des théologies différentes : la théologie sacerdotale n’est pas la théologie deutéronomiste ; dans le Nouveau Testament, la théologie de la justification de Paul n’est pas celle de la radicalisation de la loi de Matthieu, ni celle, plus mystique, de Jean ; et dans l’histoire de l’Église, des conceptions diverses n’ont cessé de se succéder, avec à la clé l’opposition entre les théologies catholiques et protestantes, et encore des tendances très diverses parmi les protestants. Ajoutons toutes nos croyances personnelles, qui dépendent de nos connaissances et de nos expériences. Cette diversité, cette mobilité est-elle un mal ou un bien ? Elle est certainement déstabilisante, en sorte que les institutions ecclésiastiques, aujourd’hui comme hier, y résistent en essayant de fixer le message dans des dogmes ou des principes intangibles : c’est autant le fait des créationnistes évangéliques, par ex. que celui du Vatican. Mais je pense que nous devons voir dans cette diversité un bien. C’est la preuve que Dieu n’est pas fixiste, qu’il ne veut pas que sa Parole soit rivée à une époque particulière, mais qu’au contraire elle prenne sa place au cœur de notre histoire mouvante. Qu’elle soit incarnée autant que Jésus l’a été dans son temps. Qu’elle soit proche de ce qui conditionne nos existences, qu’elle soit constituée par nos mots, nos sentiments, nos expériences. Sans pour autant qu’elle perde le contact avec lui, Dieu, qui l’oriente et lui donne sens.

La diversité des théologies, de nos représentations, est utile et bénéfique tant qu’elles sont en communication et en discussion. Tant que nous sommes capables de de tolérance, d’écoute de l’autre, de critique. Nous savons cependant que l’intolérance existe, qu’elle a débouché fréquemment en violence. Rechercher et écouter la Parole de Dieu exige beaucoup de nous, car par essence elle est nouvelle, et nous sommes dépendant d’une longue tradition dont nous risquons d’être prisonniers. Il s’agit donc pour nous d’être ouverts à ce qui change, ce qui revient à mettre en commun nos perceptions, nos réflexions, et fondamentalement d’être ensemble.

Troisième épisode : 1 Rois 13, 26-32

3. La Parole se réalisera toujours

Le récit se termine d’une manière surprenante : nous constatons avec étonnement que le vieux prophète n’était en aucune manière un ennemi de son malheureux confrère judéen. Au contraire, il ramène son corps chez lui, on le pleure comme un frère (hoï mon frère!), il le fait déposer, respectueusement, dans son propre tombeau. Et preuve de l’estime qu’il garde pour l’homme de Dieu, il déclare, à sa mort, vouloir être enterré à côté de ses ossements. Il reconnaît que même si l’homme de Dieu s’était montré faible et avait fauté, son message était vrai !

Les témoins sont pécheurs, la Parole est bonne. Nous portons ce trésor dans des vases de terre, écrivait l’apôtre Paul. Et nous sommes de piètres témoins. Cependant, ce n’est pas dans les messagers qu’il faut croire, mais dans la Parole dont ils sont chargés.

Et c’est là ma conclusion : les prophètes meurent, la Parole de Dieu demeure ! Ou plutôt, elle continue de vivre, de repousser : à l’instar d’une plante qu’on aurait négligé, qu’on oublie d’arroser, ou qu’on saccage, mais qui néanmoins sort toujours une nouvelle tige. Oui, écrivait Ésaïe, l’herbe sèche, la fleur se fane, mais la Parole de notre Dieu se réalise toujours. Cette magnifique affirmation est pour nous une consolation et une force. Vous avez sans doute lu ou entendu que les statistiques des Églises en Europe révélaient une baisse catastrophique dans tous les domaines : baptêmes, mariages, services funèbres, catéchumènes, nombre de fidèles, ministres… et finances, la courbe est plongeante. C’est une mort annoncée, avons-nous pu lire. Cela doit nous préoccuper et cela devrait aussi nous occuper. Mais, par ailleurs, nous devons garder confiance : serviteurs ou porteurs de la Parole, celle-ci nous dépasse infiniment. Ne doutons pas que Dieu se fera toujours entendre, fut-ce de manière totalement autre. Et nous gardons devant les yeux Jésus-Christ, que l’Apocalypse appelle le témoin fidèle, l’incarnation de la Parole. Il restera toujours devant nous et avec nous. Nous essayons d’être ses disciples, marchant dans ses traces. Les disciples sont divers, faibles ou forts, nombreux ou isolés. Qu’importe : la Parole fructifiera, se réalisera, c’est notre espérance.

Donné à Cossonay le 19.07.2020

René Blanchet