
Lectures : Esaïe 43,1-7 ; Ephésiens 1, 3-6 ; Matthieu 5, 13-16
1. Un cocon de lumière
Au cours de ces jours derniers, nous avons été enveloppés d’un cocon de lumière. Ces lumières nous ont aidés à supporter l’obscurité de cette période, la plus sombre de l’année. Même si la raison de la présence de ces lumières a été d’ordre folklorique et commercial pour une bonne part, elles nous rappelaient malgré tout « La Lumière du Christ », la grâce que nous avons reçue par la venue de Jésus, le « Fils de Dieu ».
Et maintenant que nous avons commencé une nouvelle année, qui remplit notre esprit d’incertitude et d’angoisse, nous nous attendrions à ce que Dieu nous renouvelle son don de lumière. Qu’il nous assiste. C’est le sens des promesses que nous avons lues dans Esaïe 43 : « N’aie pas peur, je prends ta cause en main… Quand tu traverseras l’eau, je serai avec toi… Car moi, le Seigneur, je suis ton Dieu…ton Sauveur.»
Cependant, le texte de l’Évangile qui nous est proposé ce matin va dans un autre sens : « Vous êtes le sel de la terre…Vous êtes la lumière du monde… C’est ainsi que votre lumière doit briller devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et louent votre Père qui est dans les cieux ! »C’est-à-dire : nous avons reçu la lumière à Noël, et cela suffit ; nous n’avons pas à avoir peur, c’est à nous maintenant d’être lumière pour le monde et d’éclairer les hommes.
2. Être lumière…
«Vous êtes le sel… vous êtes la lumière. »Des affirmations prétentieuses, que ni les disciples du temps de Jésus n’auraient pu s’attribuer, ni auxquelles ceux d’aujourd’hui pourraient s’identifier, si elles ne venaient pas de Jésus lui-même. Vous êtes, non pas vous avez. Les disciples étaient des pauvres ; ils n’avaient ni pouvoir, ni richesse, ni savoir, ni relations particulières. Si l’on considère l’ordre de la quantité, ils n’avaient rien. Ce qui les distingue est de l’ordre de la qualité. Le sel donne du goût, il conserve, il est et rend imputrescible. La lumière est une énergie qui se transmet de manière infinie à travers l’espace. Le sel permet aux hommes de vivre, la lumière leur permet de se repérer. Tous deux sont indispensables. Si donc les disciples sont le sel pour la terre et la lumière pour le monde, ce serait un crime grave, un péché, qu’ils se soustraient au monde, qu’ils se cachent, qu’ils se camouflent. Au contraire, ils doivent être visibles.
3. Essentiel, la visibilité !
Avoir de la visibilité. C’est l’obsession actuelle. Les entreprises veulent être visibles pour vendre leurs produits. On enjoint même les individus à paraître, à avoir du look. Les protestants, en particulier, se désolent d’être trop peu visibles, n’ayant pas à disposition les signes extérieurs qu’ont les catholiques, par exemple : un pape, des cardinaux, des évêques, des nonces, hauts en couleur, et des rites accrocheurs. Comment être plus visibles dans un monde qui multiplie les images, et les images de n’importe quoi ? Mais le problème est plus grave encore : comment transmettre la foi aux générations montantes, alors qu’il semble que, présentement cette transmission échoue, soit au niveau de nos communautés, soit au niveau des familles. Un de nos prochains synodes a mis à l’ordre du jour la question de l’évangélisation, du témoignage. Nul doute qu’il s’agit d’un thème essentiel… et qui pourrait aboutir à des erreurs essentielles !
4. Des choses à éviter
Parmi ces erreurs, il y a d’abord la nostalgie d’un passé imaginé. Le désir de revenir à une société chrétienne, une chrétienté, où tout est régi par la religion, qui n’a pas de concurrent idéologique, qui ne souffre d’aucune contradiction. Cette société religieuse, qui tend au totalitarisme, est diabolique, disait le prof. Gisel dans une de ses interventions. Son Dieu, en effet, n’est en tout cas pas le Dieu de la liberté.
Une deuxième erreur consisterait dans l’organisation de battage publicitaire, avec l’illusion d’emporter l’adhésion par renfort de paroles et d’effets spectaculaires. Imiter, en somme, les entreprises commerciales.
Une erreur tout à fait opposée serait d’éviter de se distinguer, de se fondre simplement dans la masse, en imaginant que l’Évangile passerait par osmose. C’est peut-être la tentation propre aux protestants réformés, l’adaptation.
Mentionnons encore le repli communautariste, où il s’agit de se préparer des communautés bien chaudes, bien douillettes, où on reste pur, bien à l’abri de ce monde mauvais.
Voilà bien des possibilités erronées, me direz-vous, mais quelle est la solution juste ? Elle n’est, bien entendu, pas facile à trouver, ni à exprimer. Je vous propose de revenir au texte de notre évangile.
5. Être des points de repère pour les autres
«Vous êtes le sel, vous êtes la lumière…»dit Jésus à ses disciples. C’est une question d’identité. Et aussi : « vous devez brillez devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres…»C’est une question de visibilité. Notre identité et notre visibilité, deux questions que Jésus nous pose à travers ce passage d’évangile. Nous ne faisons rien de valable si nous n’avons pas quelque idée de qui nous sommes. « Connais-toi toi-même » disait Socrate. Or, ce « nous-mêmes » n’est pas un fonds statique, c’est une relation vivante avec Dieu, une relation d’Esprit. Nous avons certes nos qualités et nos défauts, nos limites, dont nous sommes plus ou moins conscients ; mais l’important est que tout cela est mis en jeu, au moment où nous sommes en relation spirituelle avec Dieu. Savoir qui nous sommes, c’est savoir d’où nous venons, où nous voulons aller, savoir aussi nous situer dans l’histoire du christianisme. Nous sommes le sel, parce que Dieu lui-même nous communique sa salinité, ce qui le distingue de tout et de tous, son altérité, sa sainteté, sa divinité. Il se communique à nous par sa parole, qui a du sel, comme l’apôtre Paul l’a fait remarquer. Une parole de vie.
Nous sommes lumière du monde, quand nous reflétons le Soleil divin, quand nous sommes en phase avec la source de la lumière. Avec le Christ, avec Noël, don de la lumière. Notre identité est donnée, mais elle ressemble à un canal, qui recueille et transmet, tandis que Dieu est la source. C’est pourquoi, pour être canal, toujours plus, toujours mieux, notre travail consiste à revenir vers la source.
Le deuxième aspect de notre travail : la visibilité. Remarquons d’emblée que l’objectif que Jésus a assigné à ses disciples, et qu’il nous assigne, c’est la terre, c’est le monde, tous les hommes. L’Église n’a pas de sens en elle-même : ce qui a du sens, c’est que la terre soit salée et que le monde ne soit pas dans l’obscurité, mais brille dans la lumière de Dieu. Cela donne une orientation à notre vie, qui ne peut que s’écarter de tout égoïsme, de tout narcissisme et doit s’ouvrir au monde. Non, encore une fois, pour s’identifier à lui, ou s’y perdre : mais afin d’être son sel. Pour y manifester donc notre différence : les écrivains anciens auraient dit « notre sainteté », mais il vaut mieux dire aujourd’hui, notre spiritualité propre, la qualité de notre vie avec Dieu, la manière de considérer les choses, les événements et les hommes de ce monde, avec amour et espérance. C’est dans nos choix et dans la justification de nos choix que se marquera notre différence. Nous devons parler et non pas nous taire, c’est certain. Et parfois pousser la voix, quand manifestement on désirerait l’étouffer !
Jésus, en outre, associe ici le fait d’éclairer le monde avec les bonnes œuvres, ou les bonnes actions que nous ferons. Cela veut dire que nos actes, quand ils sont bien motivés, bien pensés, quand ils prennent également le risque d’un certain affrontement avec le monde, avec les usages de la société, servent de repères. Voilà quelque chose de capital, à l’heure où tous se plaignent de la disparition de repères dans notre société. Tant d’adultes et de jeunes sont désorientés, ignorent toute éthique et sombrent finalement dans la déprime. Être des points de repère parce que l’on agit en tant que disciples du Christ, quoi de plus utile ? C’est offrir des points de lumière à ceux qui s’enfoncent la nuit, une chance de vie à ceux qui flirtent avec la mort. Je ne crois pas que les bonnes actions sont spectaculaires en soi. Mais c’est leur inspiration, leur qualité, leur cohérence, leur humanité, l’amour, en définitive, qui les porte et les baigne qui leur donnent l’éclat et la brillance.
6. Les vœux de l’Évangile
L’Évangile de ce matin ne nous a pas adressé ses vœux, il nous a plutôt donné un programme. Est-ce que ce programme nous fera vivre une bonne année, au moins ? La conclusion du texte nous rappelle le but : afin que les hommes glorifient notre Père qui est aux cieux. Notre récompense, ce sera d’être entraînés par ceux que nous aurons entraînés vers Dieu. Ce sera de pouvoir ensemble, réellement, parler de Dieu comme de notre Père. Et d’en être profondément heureux.
Donné à la Sarraz le 2.01.2011
René Blanchet