
Lectures : Esaïe 2,1-5 ; Ephésiens 2, 11-17 ; Matthieu 2, 7-12.16-18
1. La violence ou la paix ?
Nous sommes entrés dans l’année nouvelle avec un enthousiasme très modéré par les événements de celle qui vient de s’écouler. Nous garderons longtemps en mémoire la date de 2008. Je ne m’étendrai pas sur la crise financière et économique qui est loin d’être terminée. Mais 2008 a également été une année marquée par la violence : attentats, guerres, massacres et viols ont été particulièrement intenses. Israéliens et Palestiniens sont à nouveau en conflit ouvert, et les régions où le sang a coulé sont tellement nombreuses que je renonce à les nommer. Ces combats sont d’ordre politique et économique, mais la composante culturelle, et notamment religieuse, est très importante. Ce qui fait dire à certains que c’est la religion en elle-même qui est cause de violence, et en particulier les monothéismes, l’Islam, le judaïsme, le christianisme. Une opinion qui contraste durement avec la prétention de chacune de ces religions d’apporter le salut et la paix. C’est cette question que je vous propose de méditer avec moi : afin que nous devenions finalement des artisans de paix plus avertis et plus résolus. Notre humanité en a bien besoin !
2. La religion instrumentalisée
Que la religion puisse être l’enjeu de calculs politiques et engendrer ainsi des conflits, nous le savons depuis longtemps. Le récit du massacre des Innocents dans l’évangile de Matthieu en est une illustration. Pour sauvegarder son pouvoir qu’il veut absolu, Hérode ne recule devant rien, ni l’hypocrisie, ni la ruse, ni le crime. Que des princes aient pu utiliser la religion comme prétexte pour mieux assurer leur puissance, nous en avons des exemples très nombreux dans l’histoire. Et qu’ils aient pu voir aussi dans la religion, juive ou chrétienne, un facteur dangereux qui risquait d’affaiblir leur pouvoir, au point de se mettre à la persécuter, c’est aussi une chose connue et loin d’être dépassée. Il s’agit là de tentatives d’instrumentalisation de la religion par l’extérieur. Mais le soupçon qui est exprimé souvent aujourd’hui, c’est que, de l’intérieur, et par nature, les religions monothéistes seraient génératrices de violence. En effet, les monothéismes sont exclusifs : ils affirment qu’il n’y a qu’un seul Dieu. On en conclut que les monothéismes débouchent nécessairement sur l’intolérance, et donc sur la violence.
3. La différence du Dieu unique
Nous ne pouvons pas écarter d’un revers de main ces accusations, qui mettent en cause le christianisme et le judaïsme autant que l’Islam. L’histoire de la chrétienté a été suffisamment marquée par des guerres de tous genres et l’Ancien Testament, en particulier, est suffisamment rempli de bagarres sanglantes, pour que nous acceptions de réfléchir à cette question : notre religion chrétienne, notre foi serait-elle intrinsèquement productrice de violence ? Tout d’abord, nous devons constater l’existence d’un langage de la violence notamment dans l’Ancien Testament. C’est, par exemple, la contrainte toujours plus forte exercée par Dieu et par Moïse sur le Pharaon, pour qu’il laisse sortir d’Égypte le peuple d’Israël. Ce sont les affrontements contre les tribus qui s’opposent au passage du peuple dans le désert, et finalement à son entrée en Canaan. Là, il s’agit bien de l’utilisation d’un langage de la violence, puisque nous savons maintenant que ces événements sont largement légendaires. Mais la constitution de la foi juive a bien eu lieu dans un contexte très polémique, où la domination égyptienne, les invasions assyriennes, la déportation, l’exil, ont formé le fond de l’expérience juive. C’est dans ce contexte que s’est constituée progressivement ce que certains savants appellent la distinction ou la différence mosaïque. A savoir, au milieu d’un polythéisme qui était également présent en Israël, la montée progressive de la suprématie de Yahvé, en tant que Dieu libérateur d’Israël, puis l’affirmation de son caractère exclusif et unique. « Tu n’adoreras que le Seigneur Dieu et lui seul »: l’exigence d’une adoration et d’un service exclusifs, qui ne niait pas tout d’abord l’existence d’autres dieux pour d’autres peuples. Puis vient l’affirmation du monothéisme strict, qui affirme l’unicité absolue de Yahvé, maître de l’histoire, et rejette tous les autres dieux pour les réduire au rang d’idoles ridicules. Ce processus représente une façon de résister intérieurement à l’oppression. Comme le disent certains historiens des religions, nous assistons à une révolution religieuse, à la montée d’une contre-religion, s’opposant à toutes les autres, au nom d’une différence qualitative absolue de Dieu. Car si les dieux traditionnels des peuples représentent les forces du cosmos et ont pour fonction de les rendre favorables aux humains, – dieux et déesses de la fertilité et des récoltes, dieux des orages et de la pluie, dieux protecteurs des cités, etc, – le Dieu juif, lui, se tient désormais au-dessus du ciel et de la terre et adresse à chaque homme sa parole, fait alliance avec lui, le tenant comme un sujet responsable. Il est le Dieu qui libère l’homme, qui l’élève au rang d’interlocuteur et d’interprète ; qui le revendique totalement aussi: « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme.» Il est incontestable qu’il y a dans cette foi, juive et chrétienne, et sans doute aussi islamique, un potentiel d’énergie extraordinaire : un potentiel de libération et de paix. Un potentiel qui peut aussi transformer cette foi en un terrible outil d’intolérance et de violence quand elle est instrumentalisée de l’intérieur : par le dogmatisme, qui veut fixer et rendre rigide, par le fondamentalisme, qui veut simplifier et réduire, par le fanatisme, qui est emporté par la haine.
4. Une action de paix véritable
Et pourtant c’est la paix qui constitue la visée originelle de la foi, aussi vrai que le commandement disant « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur » est suivi par son semblable « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »Le passage d’Esaïe que nous avons entendu évoquait le geste des nations qui, à la lumière du Dieu de Jérusalem, transforment leurs épées en socs de charrue et leurs lances en serpes. « On ne brandira plus l’épée, nation contre nation, on n’apprendra plus à se battre… marchons à la lumière du Seigneur.» Cette vision est au futur. Par contre, dans la lettre aux Ephésiens, nous avons affaire à un texte qui célèbre comme un fait accompli la réconciliation que le Christ a opérée par la croix. « C’est lui, en effet, qui est notre paix, »dit le texte ; «de ce qui était divisé, il a fait une unité. » Le Christ a abattu le mur de la haine dans sa chair. Il a rendu possible que dans une même Église se trouvent réunis le juif et le païen ; ceux qui étaient le plus éloignés ont été rendus proches. Et plus loin : « il a voulu ainsi, à partir du juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps… Il a tué la haine. »
Nous savons que cette action de paix a eu lieu dans l’humilité et la pauvreté, et non dans la puissance et l’opulence, par un accueil inconditionnel de l’autre et non par l’exclusion, par des actes de pardon et non d’accusation, par gratuité et don, et non par désir de possession, par l’appel à la foi et non par la soumission à des normes. Cette paix, que nous avons reçue en partage et dont nous vivons maintenant, vient de l’engagement du Christ dans l’esprit des Béatitudes. Elle vient de notre reconnaissance personnelle de l’amour de Dieu, qui nous oblige à la reconnaissance de l’autre, aimé de Dieu tout autant que nous. Cette paix est la base de notre foi ; elle est en même temps l’objectif à inscrire toujours profondément dans le monde.
5. Édifier non des murs, mais du dialogue
C’est dans l’homme lui-même que la violence est cachée, et parce que les institutions sont souvent trop faibles pour la contenir, elle éclate au dehors à la mesure des frustrations, du mépris et de la haine. Je crois que la religion chrétienne vient d’un acte de réconciliation et qu’elle vise la paix. Mais, son mésusage, si j’ose dire, peut provoquer des catastrophes. La foi chrétienne, plus que nous pensons, est de la dynamite ! Alors faisons attention à ne pas déclencher de la violence là où nous désirerions plus que tout la paix ! N’élevons pas à nouveau des murs, là où Christ a travaillé pour les enlever ! Ne pensons pas protéger notre identité ou nos privilèges en nous cachant derrière un mur. Le danger existe quand nous nous sentons faibles et menacés de bâtir un mur symbolique autour de nous, autour de notre Église ; de faire de l’Église une sorte de citadelle, ou de donjon, qui, inévitablement, séparera les élus et les exclus. Qui coupera tout dialogue, toute communication véritable. Pour une part, ce que nous voyons se passer dans le monde musulman, résulte d’un manque de dialogue réciproque. La personne de l’autre, ne pouvant devenir un vrai interlocuteur, est fantasmée : elle devient la projection de toutes les peurs, de toutes les perversités, de toutes les haines. L’autre devient un ennemi, à détruire, parce qu’il est impossible de l’écouter ou de lui parler. La réalité doit constituer pour nous, chrétiens, un sérieux avertissement. Il est très tentant, dans les circonstances actuelles, de se replier sur soi, de se figer dans le dogmatisme, de nous dire : voilà ce que nous croyons, voilà notre tradition ; or la vérité – qui seule importe – n’est jamais ce que nous possédons, mais ce que nous avons constamment à rechercher. Je vois le fondamentalisme, qui semble se répandre, comme la construction d’un monde fermé et simplifié pour n’avoir pas à entrer en dialogue pour résoudre les grandes questions difficiles.
L’extrémisme n’est sans doute pas la tentation première des Vaudois, mais bien l’indifférence qui permet de ne pas entrer en matière, de laisser les choses aller leur cours, sans toucher à cette responsabilité de la paix du Christ que nous avons reçue. Le meilleur chemin que nous puissions prendre est d’imiter le Christ, de nous laisser habiter par son Esprit, d’adopter en même temps son humilité et son ouverture, sa conviction que Dieu est le Père de tous les hommes, de ceux que nous considérons comme éloignés comme de ceux qui sont nos proches.
Donné à La Sarraz le 4.01.2009
René Blanchet