
Lectures : 2 Timothée 4, 1- Marc 7, 5-9 – Marc 9, 30-32
1. Tradition-trahison ?
Vous connaissez l’adage « Traduttore-traditore » = traduire, c’est trahir. Mais on pourrait aussi bien proposer le jeu de mots suivant : « Tradition-trahison ». A la base de ces mots, vous trouvez une même racine latine qui signifie transmettre, livrer. Et du côté du grec, dans le Nouveau Testament, c’est à partir d’une même racine aussi qu’on forme les mots tradition et trahison. Ces rapprochements assez intrigants m’ont donné à réfléchir. Je vous propose quelques points de repères sur ce sujet à partir des textes du Nouveau Testament qui vous ont été lus.
Jésus entrait traditionnellement dans les synagogues à chaque sabbat pour participer à la prière et pour enseigner. Mais cette régularité n’empêchait pas qu’il interprétât la loi juive autrement que les rabbins et s’opposât à eux sur la tradition des anciens, comme disent les évangiles. Il accuse les Pharisiens de trahir le sens originel du commandement de Dieu au nom d’une tradition d’interprétations et de commentaires qu’il estime s’être dévoyée. Cette tradition n’est pas seulement devenue au fil du temps un bloc rigide et un carcan, mais elle a fait dévier l’objectif du commandement. Ainsi, par exemple, Jésus s’élève contre une pratique qui permettait de dévier certaines sommes d’argent qui devaient servir à soutenir ses vieux parents pour les consacrer au Temple. Pratique pieuse, mais peu sociale ! Il critique aussi l’observation méticuleuse des règles de pureté ou des règles sabbatiques qui rendent aveugles aux vrais besoins des hommes. Car là se trouve le point commun des critiques de Jésus à la tradition ancienne: théoriquement, elle visait à soutenir les fidèles et à les perfectionner dans l’obéissance à la loi. De fait, elle les éloigne de l’attention et de l’amour pour les autres, ce qui est l’objectif premier du Dieu miséricordieux. Dans un autre langage, l’apôtre Paul ne dit nous pas autre chose : la loi traditionnelle nous pousse à nous justifier nous-mêmes, et donc à nous refermer sur nous-mêmes, au lieu de nous ouvrir à Dieu et au prochain. Il est clair que la Réforme s’est inspirée de cette critique de la tradition et de cette recherche du sens originel de la Parole de Dieu quand elle s’est opposée à la machine vaticane.
2. La défense de la tradition
Nous entendons un tout autre son de cloche quand nous lisons les épîtres pastorales, à savoir les lettres de Timothée et de Tite, qui font référence à une situation bien postérieure, autour des années 80. L’auteur des lettres à Timothée, un héritier de la théologie de Paul, est surtout soucieux de maintenir la cohésion de l’Église, qui est déjà bien constituée. Il insiste sur l’excellence de l’enseignement reçu, auquel il s’agit de rester fidèle, et qu’il faut transmettre inlassablement autour de soi. Puisqu’une tradition chrétienne s’est instaurée, il faut la défendre contre les hérétiques et autres novateurs qui s’annoncent toujours plus nombreux et menaçants, et la faire triompher, à force de persévérance. En quelques années, on est donc passé à une attitude toute différente de celle des premiers temps : de la critique de la tradition, qui a fait naître l’Église, on est passé à la défense de la tradition, dans le but de consolider l’Église.
3. Une tradition qui évolue…
Ces deux attitudes opposées soulignent l’ambivalence de la tradition et l’ambiguïté de notre rapport à la tradition. D’un côté, nous avons besoin de tradition, c’est incontestable. Je suis persuadé que c’est grâce à la solidité de ce corps de récits et de rituels qui expriment nos valeurs que nous pouvons vivre assez intensément la démocratie dans notre pays, et exercer la foi en paix. La tradition civile et la tradition chrétienne sont en effet très entrelacées chez nous. Quant à la culture, on peut dire qu’elle est l’aspect intellectuel de la tradition. La tradition doit être transmise et comprise, et quand elle ne l’est pas, ou ne l’est plus bien, on entre dans des situations de crise et de chaos. Cela dit, il serait totalement erroné de croire que la tradition doive être fixiste et ne jamais changer. Au contraire, on peut la comparer à une plante ou un arbre qui pousse, développant de nouveaux boutons et de nouvelles fleurs, mais aussi laissant derrière elle des branches sèches qui tombent.
Nous pouvons nous faire du souci pour les branches Pâques et Pentecôte qui se rabougrissent. Aussi pour la branche Noël qui s’allonge terriblement, mais dans une mauvaise direction. Quand on essaie de greffer un rameau qui vient d’ailleurs, comme Halloween, on voit finalement que cela ne marche pas. Est-ce que ces croix suisses, terriblement voyantes, qu’on nous met partout aujourd’hui, prennent vraiment en compte l’arbre de notre tradition, ou est-ce du kitsch ? Il y aussi des branches pourries. J’assistais dernièrement à un service funèbre et j’ai été choqué, encore une fois, d’entendre le représentant d’une société locale se tourner sans arrêt vers le cercueil et s’adresser au défunt et l’interpeller par son prénom comme s’il était encore vivant. Cette coutume persistante me semble contraire à tout ce qui se dit au cours du service funèbre et je m’étonne que ce petit rameau païen continue… Nous avons besoin de la tradition, mais, comme disait Jésus, il faut que le Père émonde la vigne.
D’un autre côté, nous nous souvenons de mai 68, où l’on voulait tuer toutes les traditions et l’on lançait le slogan : « Réinventons la vie ! » Oui, la tradition n’est pas intouchable. Il existe des coutumes qui pour être ancestrales n’en sont pas moins abominables ou stupides, je pense à l’infibulation des fillettes, qui se pratique même chez des chrétiens en Égypte et ailleurs, ou à la vendetta, qui peut s’étendre sur des générations. Néanmoins, nous avons besoin de la tradition, en tant que mouvement de transmission et terrain commun de partage. Elle n’est ni toujours bonne, ni toujours mauvaise. Je dirais qu’il faut continuer de l’évangéliser !
4. Jésus livré et transmis, notre nouvelle tradition
J’aborde maintenant le point décisif. La tradition est le lieu de la fidélité et de la trahison. Jésus trahi par Judas, traduit devant le tribunal, livré à la mort. Nous ne connaissons pas les raisons qui ont conduit Judas à la trahison. Toutes sortes d’hypothèses se côtoient. Les évangiles évoquent parfois son goût de l’argent, mais le plus souvent, sans donner de raisons personnelles, le considèrent comme l’instrument d’un plan divin qui le dépasse. Il y a probablement eu un conflit d’interprétation entre Jésus et lui concernant la tradition juive. Judas a-t-il voulu pousser Jésus à faire acte d’autorité messianique, c’est-à-dire à faire quelque chose comme une révolution ou un coup d’État ? Nous ne le savons pas. Le fait est qu’il a livré Jésus, l’a donné, l’a transmis aux prêtres de Jérusalem. Et par eux, il a été livré à la mort. C’est toujours le même mot qui est utilisé et qui donne à penser à une tradition vers la mort. Or, disent les évangiles, Jésus n’a pas seulement été transmis vers la mort, il a été transmis à Dieu, il a été transmis vers la vie, et il a été transmis au monde.
Voilà la nouveauté : Jésus est devenu notre nouvelle tradition, la tradition vers la vie. Ce n’est plus un corpus de croyances et de lois qui, au fond, est notre tradition. C’est un homme, c’est l’homme donné. C’est lui qui est devenu notre tradition, notre loi, notre coutume. C’est pourquoi les évangiles nous demandent de le reconnaître et de nous reconnaître en lui, de le suivre, de lui obéir, de vivre en lui. C’est pourquoi, il nous est demandé de prier en son nom, de parler en son nom, d’agir en son nom. Quand nous prenons la Cène, nous devrions nous souvenir de cela. Partageant le pain et le vin, nous rappelons l’acte par lequel le Christ s’est donné aux hommes, nous rappelons le fait que le Christ est transmis au monde. Il est lui-même le contenu de notre tradition, il incarne et répand l’amour, créateur, venu du Père. Et le mode de cette nouvelle tradition ou transmission est l’Esprit saint.
Le Christ, transmis dans la foi et l’Esprit jusqu’à nous. Pour cette raison, nous sommes à la fois respectueux des traditions, dont nous avons besoin et qui font partie de notre condition, et libres à l’égard de toutes au nom du Christ qui nous apprend à être homme comme il est homme. Sommes-nous trop traditionnels ? On nous lance souvent cette accusation. C’est que nous oublions ce que nous ne devrions pas oublier : notre tradition, ce n’est pas seulement les traditions, c’est la personne même du Christ qui nous a été transmise.
Donné le 17.02.2008 à La Sarraz
René Blanchet