
Lectures : Deutéronome 7, 7-1; 1 Pierre 2, 6-10; Jean 17, 4-10
1. La force des élus
Je suis souvent stupéfait de voir l’aplomb que peuvent conserver certains politiciens ou certains dirigeants face à la critique, voire face aux manifestations de haine dont ils sont l’objet, sans compter les crocs-en-jambe et les coups tordus dont on les gratifie sans compter. Comment arrivent-ils à encaisser ces coups et, parfois avec superbe et arrogance, continuer sur leur lancée ? Ils ont sans doute un caractère solide, mais peut-être cela ne leur suffirait-il pas s’ils n’avaient pour eux le fait d’avoir été élus et le sentiment d’être des élus ! Plus que toute autre raison, cette dernière leur donne, je pense, la capacité de résister aux critiques, qu’elles soient justifiées ou non. J’ai le même étonnement devant la résistance qu’ont pu montrer certains missionnaires pionniers, qui ont poursuivi leur œuvre avec persévérance, étant complètement seuls dans un milieu hostile et une nature dangereuse. Eux aussi avaient probablement un caractère bien trempé; mais leur force ne venait-elle pas aussi de ce qu’ils se sentaient appelés, choisis par Dieu pour cette tâche ?
Le fait de se sentir élu, choisi, appelé, donne beaucoup de force et d’assurance. Et l’idée d’élection est un fil conducteur dans toute la Bible, elle est très présente dans le premier comme dans le second Testament. Ainsi, la Bible nous invite à considérer que nous avons nous-mêmes été choisis, élus en Jésus-Christ. « …vous, vous êtes la race choisie, les prêtres du Roi, la nation sainte, le peuple qui appartient à Dieu », dit la lettre de Pierre.«Vous avez été choisis afin de proclamer les œuvres magnifiques de Dieu qui vous a appelés à passer de l’obscurité à sa merveilleuse lumière. »
Cependant, aujourd’hui, l’idée d’élection provoque beaucoup de méfiance, car on en abuse. Ainsi, c’est généralement parce qu’il est persuadé d’être élu, qu’un poseur de bombes terroriste, un kamikaze islamiste passe à l’action. D’autre part, des membres de certaines sectes chrétiennes, même s’ils n’en arrivent pas à des actions violentes, se sentent eux aussi tellement élus qu’ils envoient virtuellement tous ceux qui ne partagent pas leurs idées en enfer. L’idée d’élection a donc mauvaise presse. Elle donne immédiatement le sentiment d’une attitude intransigeante, suffisante, fermée à la discussion ou même violente. On y voit un comportement exclusif qui met en péril la bonne entente et la paix. La situation politique actuelle pousse carrément à identifier l’idée d’élection avec l’acte terroriste. D’ailleurs nous devons admettre que certaines pages de la Bible expriment cette tendance exclusiviste et agressive, ce qui pose problème à bien des lecteurs.
2. Choisis, élus pour une mission
Mais la vraie idée d’élection va dans un autre sens. Elle n’est pas dirigée contre les autres, mais pour moi et pour les autres. Son affirmation centrale consiste en ceci: ce n’est pas nous qui avons choisi Dieu, c’est Dieu qui, le premier, nous choisit, nous élit, et tout part de là. D’autre part, nous sommes élus pour quelque chose, pour une tâche, pour une mission, pour un avenir, et non pas à cause de notre propre valeur ou parce que la vérité serait en nous. De là découlent, dans la Bible, tous ces récits de vocations et de missions adressées à des hommes ou des femmes très divers, depuis Abraham et Moïse, en passant par des juges, des rois, des prophètes, jusqu’à Jésus et jusqu’à nous. Cette idée est tellement centrale que nous devons soutenir que la foi en Dieu ne consiste pas à croire qu’il existe, mais à croire qu’il nous a choisis, en Jésus-Christ : c’est-à-dire qu’il veut faire quelque chose avec nous. « J’ai choisi une pierre de valeur que je pose maintenant comme pierre d’angle en Sion, et celui qui croit en elle ne sera jamais déçu » dit la lettre de Pierre.
Mais en aucun cas l’élection ne peut être l’occasion d’un sentiment de supériorité. La chose est très claire et répétée maintes fois dans la Bible. « Si le Seigneur s’est attaché à vous et vous a choisis, ce n’est pas parce que vous étiez un peuple plus nombreux que les autres. En fait vous êtes un peuple peu nombreux par rapport aux autres, mais le Seigneur vous aime…»Et nous on connaissons le sentiment d’indignité qu’éprouvaient Moïse, Esaïe, Jérémie et d’autres, au moment où Dieu s’adressait à eux. Il s’agit donc bien du choix de Dieu, qui va de pair avec une délivrance et qui est réalisée en vue d’une délivrance. C’est pour le salut de toutes les nations que Dieu fait sortir Israël du pays d’Égypte. Et l’Église aussi ne vit du pardon que pour l’étendre au monde entier.
3. Jésus, l’Élu et le Réprouvé
Croire c’est donc croire que Dieu nous choisit, avec d’autres. Une objection pointe cependant dans notre esprit. Oui, croire dans cette élection de Dieu qui traverse l’histoire, qui fait l’histoire. Mais qu’en est-il de ceux qui ne croient pas, qui ne la reçoivent pas ? Sont-ils rejetés ? Le choix de Dieu a-t-il pour envers le rejet ? Vous vous imaginez bien que cette question a provoqué non seulement des discussions nourries au cours des siècles, mais aussi de graves querelles. Surtout quand on a prolongé l’idée d’élection par celle de la prédestination, qui semblait enfermer les uns dans le clan des élus, les autres de celui des réprouvés. Impossible d’entrer dans les détails aujourd’hui.
Mais j’aimerais vous dévoiler ici une grande intuition de Luther, qui a été reprise et développée par le théologien Karl Barth. Tous les deux font remarquer ce paradoxe extraordinaire, cette contradiction : Dieu a choisi Jésus, son Fils. Au baptême, il le nomme mon Élu. Toute la vie du Christ est une réponse à ce choix, qu’il répercute encore en choisissant des disciples. Il accomplit ainsi la volonté de Dieu, son projet de libération de la Loi, du péché, de la mort même. Et pourtant, Jésus a été rejeté, condamné, crucifié. Il meurt abandonné, comme un réprouvé. Oui, Jésus concentre en lui toute l’humanité : il est d’une part, l’Élu de Dieu, le réalisateur de son projet; et en même temps le Réprouvé, le Rejeté, qui porte sur lui tous les refus des hommes. Et nous sommes aussi de ceux qui refusent ! En sorte qu’il ne faut pas chercher hors du Christ et de sa Croix la réponse au problème de l’élection et du rejet, mais uniquement en lui. Tous les hommes sont en Christ des rejetés, c’est ce que signifie la Croix. Mais tous les hommes sont aussi en lui des pardonnés, des élus, car la croix débouche sur la résurrection et la vie nouvelle. L’amour de Dieu ne peut être qu’inclusif. C’est en Jésus-Christ que se dévoile le sens ultime de l’élection, non comme un choix arbitraire de Dieu, mais comme un engagement coûteux où il se lie à nous. Ainsi, lorsque nous rencontrons des personnes qui nous disent qu’elles ne peuvent pas croire ou ne plus croire, nous ne devons évidemment pas les rejeter dans le clan des réprouvés, mais nous devons les renvoyer encore une fois vers le Christ, qui est à la fois l’Élu et le Rejeté. C’est devant la Croix seulement qu’on peut comprendre le prix de l’amour et l’objet de la foi.
4. Une affirmation audacieuse
En lisant attentivement les textes bibliques, on s’aperçoit que l’idée de l’élection par Dieu est énoncée dans un contexte de détresse, de précarité. C’est le sentiment d’incapacité, de pauvreté spirituelle de Moïse, d’Esaïe. C’est le sentiment de dépouillement, de dépossession totale des Israélites au moment de l’exil et du retour de l’exil, sous la domination de la puissance étrangère, l’oppression et le mépris. Pareillement, dans le Nouveau Testament, quand on parle de l’élection en Jésus-Christ, c’est en ayant en vue la petitesse et la faiblesse des premières communautés, minoritaires, en butte à des tracasseries, à des persécutions, à toutes sortes d’oppositions. On les rejette ! Dans ces conditions, affirmer avoir été choisis par Dieu n’est pas un acte d’agression, mais de résistance ; ce n’est une une manifestation orgueilleuse de victoire, mais une audace : affirmer que, malgré ses tourments, un fil nous tient dans l’histoire, nous tire en avant, nous guide. Nous n’y sommes pour rien, c’est Dieu qui tient la corde. De là vient notre identité cachée, notre force, notre assurance. Dire que nous sommes choisis par Dieu en Jésus-Christ, est finalement un acte de louange. Il ne doit susciter aucune peur de la part des autres. Car il est tourné vers le futur, un futur commun à tous ceux vers lesquels nous sommes envoyés. Je l’ai dit et je le laisse encore à votre méditation : croire ne consiste pas à croire que Dieu existe, mais qu’il nous choisit en Jésus-Christ.
Donné à Chevilly le 10.09.2006
René Blanchet